Les notions françaises de "gauche" et de "droite" sont souvent difficiles à percevoir d'un point de vue canadien, dans la mesure ou la plupart de nos partis politiques sont plutôt des partis "centristes" avec une légère orientation à droite (conservatrice) ou à gauche (plus concernée par les programmes sociaux). La même remarque, avec un grand nombre de mises en garde car les comparaisons sont toujours dangereuses, s'appliquerait sans doute à la politique américaine.
Il y a pourtant des pays ou la droite s'affirme sans ambages comme détentrice du pouvoir. On sait qu'en Suisse, toutes distinctions politiques confondues, le pouvoir réel n'est pas tant dans le gouvernement fédéral que dans le "Vorort", regroupement puissant d'industriels, de banquiers, d'administrateurs de sociétés diverses, qui ne tolèrerait pas d'entorses à leur pouvoir. Il n'est d'ailleurs pas surprenant que la Suisse ait, malgré la présence de quelques personnalités social-démocrates remarquables (dont l'actuelle présidente, Micheline Calmy-Rey, une des rares personnalités politiques qui affirme publiquement qu'elle lit des livres), amorcé depuis une dizaine d'années un virage à droite très marqué. Apparemment, et pour des raisons différentes, certains pays d'Europe de l'Est amorcent eux aussi un virage à droite très net, si l'on en juge par la situation polonaise actuelle.
La marque du chef d'état devrait, aujourd'hui plus que jamais, être un mélange de pragmatisme et de valeurs profondes. Homme ou femme, parce que seuls les obsédés d'idéologies mal digérées peuvent encore se persuader que les femmes sont toujours "de gauche" - véritables anges de charité - et les hommes plutôt à droite: Margaret Thatcher, que je sache, n'était pas un homme, pas plus que Golda Meir.
Or un regard sur l'élection présidentielle française, plus que jamais entre ces deux tours, nous montre un étrange combat. D'un côté, quelqu'un dont le "pragmatisme" est à peu près total, un Nicolas Sarkozy plus camélon que jamais - du moins en paroles - pour la bonne raison qu'il n'y a pas de "valeurs" Sarkozy: Sarko, c'est le clown du grand capital, un homme qui présente bien, parle bien, affirme bien avoir écrit ce qu'il n'a pas écrit mais qui, curieusement, se vend bien - bref, le laquais parfait du libéralisme économique, du grand capital, des multinationales et des marchands d'armes qui se partagent toujours la planète. Le magazine Marianne affirme que le défaut de Sarkozy, c'est qu'il est "fou", en d'autres mots qu'il peut péter un joint, couler une bielle, n'importe quand. Je n'en crois pas un mot. Sarkozy, qui plaît aux immigrés parce qu'il est fils d'immigrés (même si c'est une immigration de luxe), qui plaît aux Juifs de France parce qu'il n'y a pas tellement de chefs d'état avec une ascendance juive, qui plaît aux musulmans pour leur avoir conféré des institutions visibles dans une société trop facilement raciste, qui plaît aux tenants de l'ordre et de la loi parce qu'il déclare défendre l'ordre et la loi, Sarkozy est en même temps capable de citer Jaurés dans la même foulée que de Gaulle, de se prétendre proche des ouvriers comme des banlieues (ou il ne met plus guère les pieds), bref de vouloir être tout pour tout le monde: le pragmatisme parfait. En même temps, ses valeurs, il les connaît: une habileté politique excessive sans doute mais considérable, une machine de guerre UMP graissée comme les chenilles d'un char d'assaut pour tout écraser sur son passage, et surtout un réseau de liens tissés serrés avec les puissances d'argent. Un combinaison dangereuse, on l'a dit, et il faut le redire. The Economist faisait figurer en couverture Sarko-Bonaparte comme "la chance de la France". On sait ce que Bonaparte a fait pour la France: des institutions sans doute, mais, en bout de ligne, un pays exsangue. Sarko n'ira pas faire la guerre, sans doute, mais la vraie guerre est aujourd'hui une guerre économique. Et la France fait face à un réel problème: des profits records pour certaines compagnies, des salaires démentiels pour un pourcentage minimal d'administrateurs, mais des difficultés à tous niveaux ailleurs.
Alors, encore une fois, on doit saluer l'intelligence qui se fait jour plus que jamais dans la campagne de Ségolène Royal. Face à l'homme qui se prend pour un messie, se sachant porté par une vague solidement appuyée sur le grand capital et les médias qui l'accompagnent, voici une candidate qui sait qu'elle n'a pas toutes les réponses. Une candidate honnête, qui sait que les réponses ne peuvent pas venir du seul monde politique. Une candidate qui connaît aussi ses limites, ce qui est rare en politique ou l'on voudrait sans cesse nous faire prendre des vessies pour des lanternes, et les politiciens, malgré leurs faiblesses, pour des gourous. Il est certain que Bayrou, pour le moment, n'a que des promesses de voix à offrir dans un remodelage progressif du paysage français. Mais, si ses électeurs et électrices sont logiques, ils voudront donner la possibilité à une nouvelle politique de se mettre en place: pas à un remodelage appuyé sur un verrouillage de droite comme la France n'en a plus connu depuis des années.
Survivre en politique, sans doute, c'est une entreprise quelque peu assassine. Pas de pitié chez Mitterand pour Rocard. Pas de pitié chez Chirac pour ses adversaires. Pas de pitié pour les rivaux - sauf qu'on peut, comme au Canada, finir par travailler avec ses rivaux. J'imagine bien le paysage français se remodeler autour de Ségolène Royal, Dominique Strauss-Kahn et François Bayrou. Autour de Sarkozy, renouvellement? À part pour le chef à l'Élysée, je ne vois rien de bien nouveau dans tout ceci. Se faire le jouet des puissances d'argent signifie d'emblée avoir les mains liées. Pour cinq ans.
Moi, ce n'est pas une perspective qui me tente. Alors, Ségolène? Peux-tu nous refaire le coup de Mitterand lors de sa première élection, même si c'est juste un petit 50% + 1 voix (comme disait le premier ministre du Québec, Jacques Parizeau, cela suffit pour gagner, une élection, sinon un référendum)? Après cela, ne nous déçois pas: la politique, c'est toute la France qui devra la faire avec toi. Parce que, si tu es élue contre le magicien auto-proclamé du grand capital, il restera beaucoup à faire: si la politique n'évolue pas aussi vite que la technologie, elle devra évoluer vite, faute de quoi la politique française (et canadienne, et suisse, et polonaise...) se trouvera dans la situation des grands plans stratégiques élaborés contre l'Allemagne en 1940: dépassée, de tout bords tous côtés. Nous n'attendons pas de miracles de Ségolène, qui n'est pas la Madone. Nous attendons une politicienne - mais ce pourrait être un politicien, le sexe ne fait ici rien à l'affaire même s'il est temps pour les femmes d'accéder à "la plus haute marche du pouvoir" au pays de la Loi Salique - qui écoute, tente de comprendre, et cherche à naviguer au mieux entre le besoin de défendre et développer une réelle justice sociale, et les besoins fondamentaux du développement économique.
Il faut se méfier comme la peste de ceux qui se prennent pour le Messie. Il n'y a pas de Messies: les Messies, c'est la projection de nos craintes sur l'écran de l'illusion. Il n'est pas surprenant que le mot de "peur" apparaisse tant, soudain, dans le discours sarkozyste. Mais la peur est-elle bonne conseillère, en quoi que ce soit?
vendredi 27 avril 2007
samedi 7 avril 2007
L'espace de liberté, la guerre, les grandes manifestations
Mon père, Gabriel Paratte, a passé les deux dernières années de sa vie entre une chambre d'hôpital et un grand salon dans un appartement ou il vivait seul, et qu'il avait organisé comme une sorte de poste de commande dans un bateau, avec classeurs, téléphones, annuaires de toutes sortes. Il n'avait plus à se déplacer beaucoup, sinon entre la cuisine (ou il est finalement mort le 1er avril 2006 au matin), le salon, et la chambre à coucher. Il était sans doute de plus en plus débordé par la difficulté d'organiser, de trier, de classer, de répondre au courrier, et d'essayer de mettre au point ce qu'il faudrait qu'on organise après sa mort - il me le rappelait sans cesse, et c'est sans doute pour cela qu'il nous a finalement laissé, avec quarante ans d'archives, de dossiers, de tapis, de meubles, de souvenirs, de livres, de documents de toutes sortes, la situation pas nécessairement la pire, mais certainement la plus chaotique possible, d'autant plus chaotique qu'elle impliquait de tout organiser entre trois pays, dont deux (la Suisse et la France) sont encore séparés par une frontière (ah! l'Europe! quelle merveilleux développement quand on doit comparer à ce qu'on doit affronter quand on affronte une frontière...), et le troisième, le Canada, des deux premiers par un océan.
Mon père n'aimait pas particulièrement Brigitte Bardot, mais d'une certaine manière il me semble percevoir chez lui la même résignation dans des dernières années que le sentiment perceptible plus comme révolte que comme résignation chez la perpétuellement ex-"sex kitten" du cinéma français (elle n'était d'ailleurs pas, à cet égard, la première: connaissez-vous Simone Simon, qui avait elle aussi un nom et un prénom avec la même lettre?): résignation, ou révolte verbale, contre cet emprisonnement progressif qui est celui de l'individu dans la plupart de nos sociétés. L'appartement dans lequel vivait mon père, à Bâle, était devenu pour moi alors que j'y vivais l'incarnation la plus évidente de cet emprisonnement doré sans doute, mais non moins prison. Des clés pour tout ouvrir. Faire le moins de bruit possible en prenant l'ascenseur. Ne pas descendre porter les poubelles torse nu. Se heurter pour aller aux poubelles, à la cave, ou au garage, à des portes en béton calibrées pour une attaque nucléaire. Ne jamais concevoir que cet appartement pourrait vous appartenir: la Suisse est une sorte de dessin de petits carrés d'habitation dont chaque nouvelle construction renforce encore l'emprise des propriétaires, sociétés anonymes, banques, sociétés d'assurance, qui avalent et rejettent les individus (comme ils le firent avec mon père) à la façon d'un Moloch, anonyme mais prenant de jour en jour, d'année en année, de plus en plus de puissance. Bâle, ville puissante et riche par ses compagnies pharmaceutiques, ses banques, ses compagnies d'assurance, sa banque des réglements internationaux, et nombre d'autres gnomes qui nous sont inconnus mais non moins actifs, est si organisée qu'on la traverse maintenant par un tunnel souterrain qui n'a pas simplement pour but de passer sous le Rhin, mais littéralement de contourner en sous-sol le manque d'espace en sol. Je me voyais, dans le relativement luxueux - et horriblement coûteux - appartement du 30, Sankt Alban Anlage, en train de m'assécher comme une plante entre des dalles de marbre et de béton. Pour le Bâlois, la liberté, c'est l'idée d'aller dans le Jura tout proche faire du cheval...
L'Amérique du Nord, et l'Acadie en particulier, m'apparaissaient en proportion comme un espace de liberté. Certes, les Canadiens sont eux aussi victimes de certaines réalités - un système fiscal féodal, tentaculaire, qui s'est inscrit comme obsession dans la conscience nationale; une force policière fédérale débile, paranoïaque, dont nous ne devrions jamais oublier qu'elle a commencé comme force militaire pour massacrer les métis de Louis Riel -, mais, dans l'ensemble, je peux aller dans l'espace, dans la nature, dans le paysage, dans les divertissements cosmopolites, chercher une certaine liberté, une façon d'échapper au monde des petites boîtes, fussent-elles des boîtes à musique minutieusement programmées par les programmeurs d'Omega, maintenant capables de déterminer au millième de seconde près les vainqueurs des compétitions sportives majeures.
L'argument de Brigitte Bardot, c'est que nous n'avons plus d'espace de liberté. Or, curieusement, on pourrait dire que c'est dans des aventures extrêmes, dans l'adrénaline des grands jours, que nous trouvons cette liberté. Stendhal se rappelant ses guerres napoléoniennes. Hitler promettant à ses soldats, ses SS surtout, des espaces de liberté à l'est, une fois l'est colonisé et débarassé de sa "vermine" (l'horreur de la chose ne doit jamais faire oublier qu'aux yeux de certains le pire totalitarisme passait aussi pour la plus totale libération de contraintes sociales honnies). On n'a jamais déclenché de guerres au bon moment, ou parce qu'un peuple pauvre voulait affronter un ennemi menaçant: les guerres sont irrationnelles, et se déclenchent lorsque l'espace de liberté est devenu si restreint - dans l'esprit d'une collectivité - qu'il s'agit d'ouvrir l'espace, à tout prix.
La guerre n'est évidemment pas la meilleure solution: somme toute, la collectivité y laissera, plus que des plumes, une bonne partie de son avenir. On préfère donc les grandes manifestations, durant lesquelles on peut avoir l'impression, entre les blocs de béton plus ou moins resserrés autour de nous, de jouir d'une certaine liberté tout comme le sexe nous donne l'impression de jouir librement (comme nos voisins sans doute) entre quatre murs. La coupe du monde de foot. La Coupe Stanley. Le Superbowl. Et, bien sûr, les élections. Nous savons que les politiciens promettent et ne pourront pas tenir. Nous savons que, quel que soit le prochain président ou la prochaine présidente de la France, ni elle ni il ne pourront faire des miracles. Mais nous savons que, le temps d'une campagne, le temps d'une lune de miel politique, nous aurons l'impression d'un nouvel horizon, d'une autre chaîne de montagnes au long de la route, qui cacherait peut-être enfin, qui sait? l'Eldorado. Le grand soir. Il faut maintenir ces horizons dans les démocraties, qui se veulent de plus en plus rationnelles et organisées: elles sont le seul moyen d'éviter les guerres et les révoltes, dans lesquelles se réfugie inévitablement le désir de se sentir libre, de se sentir vivre sans contrainte qui nous est de plus en plus refusé autrement.
À la question: pourquoi certains votent-ils Le Pen? La réponse est sans doute, possiblement: parce qu'il y a des racistes en France, parce que les anciens pieds-noirs votent volontiers Le Pen, parce que les lassés de l'Europe - qui apparaît, à tort, comme une masse incontrôlable de régles et de contraintes additionnelles - veulent voter contre l'Europe; mais, surtout, parce que l'allure de baroudeur que s'est donné Le Pen, venu, en plus, de la Bretagne, espace de marins et de grands vents, laisse croire que Le Pen, lui, ne se sent prisonnier d'aucune contrainte, et que c'est avant tout un homme libre.
Étrangement, on peut appliquer la même notion à François Bayrou, qui est un peu en France dans la situation de Mario Dumont au Québec: un politicien de droite, mais qui incarne les valeurs fondamentales de l'"Homme Libre", celui qui échappe aux systèmes, aux clans, aux partis - et qui sera donc le président, ou le chef de l'opposition, porteur de cette valeur impossible à dominer, irrépressible et fondamentale qu'est pour nous la liberté - celle que connaissaient nos ancêtres, alors qu'ils allaient de village lacustre en village lacustre, de maisons troglodytes en maisons troglodytes, affirmant cette liberté fondamentale par un nomadisme qui contrastait avec les routines sédentaires qui absorbaient de plus en plus les communautés fixes naissant de par le monde. Nous ne pouvons réduire cette liberté à la liberté sexuelle ou à des valeurs de nomadisme vacancier. Il nous faut autre chose. De grandes manifestations. De grands projets. L'illusion de la liberté. Des Colisées de liberté. Des méga-concerts de rock, comme nous en connaissons depuis vingt ans. Des rassemblements politiques.
Sarko l'a bien compris, lui qui pourtant organise tout si méticuleusement, y compris sa vie sentimentale, en dépensant 8 millions d'euros pour se faire sacrer par l'UMP dans le plus pur style des campagnes électorales américaines. Ce n'est pas Bokassa ou Kim-Jong-Il, mais on est sur la voie: la liberté, c'est de s'égosiller pour célébrer un candidat qui affirme sa "liberté" de parole pendant que ses amis capitalistes affirment, eux, sans hésiter, leur liberté de faire le maximum de profits à tout prix. D'ailleurs, au rythme ou ses nègres écrivent, les oeuvres de Sarko rejoindront bientôt dans l'histoire littéraire les oeuvres complètes de Kim-Il-Sung en trois volumes reliés. On n'atteint pas tout à fait le cynisme des Kennedy, qui, ayant fait récrire les textes médiocres de JFK, s'étaient même débrouillés pour faire avoir le prix Pulitzer à leur vedette!
Voilà le hic: célébrer la liberté, sans s'enfermer dans une mise en machine de cette mise en liberté, qui n'est de toutes façons jamais que conditionnelle.
Voilà le dilemme de la candidate socialiste: incarner la liberté, incarner des valeurs de désir et d'espoir, tout en s'appuyant cependant sur un parti qui, sans avoir jamais cédé aux sirènes contraignantes du marxisme, continue de croire que l'État est le grand ami des individus, et le grand défenseur des libertés. La quadrature du cercle. La vraie liberté n'est pas en politique, ni dans la fonction publique. Elle est dans le sentiment d'être dans une société ou je ne serai pas jusqu'à la mort prisonnier du même rôle, des mêmes structures, de la même routine. Dans laquelle je serai autre chose qu'un robot amélioré promis à la casse à la cinquantaine et promis à la maison de retraite, càd le tunnel vers la mort, passé mon temps. De Ségolène Royal, on attend non qu'elle incarne cet espace de liberté - elle n'est pas Jeanne d'Arc - mais qu'elle veille à le préserver, dans notre intérêt à tous et à toutes. Il serait plus facile de mentir en étant de droite ou du centre. Notre liberté, cependant, c'est aussi de ne pas faire le jeu des grandes sociétés qui rêvent de contrôler un peu plus, de jour en jour, nos sociétés, sous tous les prétextes possibles. C'est de voter en pensant, comme on le pensait avec l'élection miraculeuse de François Mitterand, qu'un nouveau jour était possible. Le penser, c'est déjà beaucoup. Donnons-nous cette option...
Mon père n'aimait pas particulièrement Brigitte Bardot, mais d'une certaine manière il me semble percevoir chez lui la même résignation dans des dernières années que le sentiment perceptible plus comme révolte que comme résignation chez la perpétuellement ex-"sex kitten" du cinéma français (elle n'était d'ailleurs pas, à cet égard, la première: connaissez-vous Simone Simon, qui avait elle aussi un nom et un prénom avec la même lettre?): résignation, ou révolte verbale, contre cet emprisonnement progressif qui est celui de l'individu dans la plupart de nos sociétés. L'appartement dans lequel vivait mon père, à Bâle, était devenu pour moi alors que j'y vivais l'incarnation la plus évidente de cet emprisonnement doré sans doute, mais non moins prison. Des clés pour tout ouvrir. Faire le moins de bruit possible en prenant l'ascenseur. Ne pas descendre porter les poubelles torse nu. Se heurter pour aller aux poubelles, à la cave, ou au garage, à des portes en béton calibrées pour une attaque nucléaire. Ne jamais concevoir que cet appartement pourrait vous appartenir: la Suisse est une sorte de dessin de petits carrés d'habitation dont chaque nouvelle construction renforce encore l'emprise des propriétaires, sociétés anonymes, banques, sociétés d'assurance, qui avalent et rejettent les individus (comme ils le firent avec mon père) à la façon d'un Moloch, anonyme mais prenant de jour en jour, d'année en année, de plus en plus de puissance. Bâle, ville puissante et riche par ses compagnies pharmaceutiques, ses banques, ses compagnies d'assurance, sa banque des réglements internationaux, et nombre d'autres gnomes qui nous sont inconnus mais non moins actifs, est si organisée qu'on la traverse maintenant par un tunnel souterrain qui n'a pas simplement pour but de passer sous le Rhin, mais littéralement de contourner en sous-sol le manque d'espace en sol. Je me voyais, dans le relativement luxueux - et horriblement coûteux - appartement du 30, Sankt Alban Anlage, en train de m'assécher comme une plante entre des dalles de marbre et de béton. Pour le Bâlois, la liberté, c'est l'idée d'aller dans le Jura tout proche faire du cheval...
L'Amérique du Nord, et l'Acadie en particulier, m'apparaissaient en proportion comme un espace de liberté. Certes, les Canadiens sont eux aussi victimes de certaines réalités - un système fiscal féodal, tentaculaire, qui s'est inscrit comme obsession dans la conscience nationale; une force policière fédérale débile, paranoïaque, dont nous ne devrions jamais oublier qu'elle a commencé comme force militaire pour massacrer les métis de Louis Riel -, mais, dans l'ensemble, je peux aller dans l'espace, dans la nature, dans le paysage, dans les divertissements cosmopolites, chercher une certaine liberté, une façon d'échapper au monde des petites boîtes, fussent-elles des boîtes à musique minutieusement programmées par les programmeurs d'Omega, maintenant capables de déterminer au millième de seconde près les vainqueurs des compétitions sportives majeures.
L'argument de Brigitte Bardot, c'est que nous n'avons plus d'espace de liberté. Or, curieusement, on pourrait dire que c'est dans des aventures extrêmes, dans l'adrénaline des grands jours, que nous trouvons cette liberté. Stendhal se rappelant ses guerres napoléoniennes. Hitler promettant à ses soldats, ses SS surtout, des espaces de liberté à l'est, une fois l'est colonisé et débarassé de sa "vermine" (l'horreur de la chose ne doit jamais faire oublier qu'aux yeux de certains le pire totalitarisme passait aussi pour la plus totale libération de contraintes sociales honnies). On n'a jamais déclenché de guerres au bon moment, ou parce qu'un peuple pauvre voulait affronter un ennemi menaçant: les guerres sont irrationnelles, et se déclenchent lorsque l'espace de liberté est devenu si restreint - dans l'esprit d'une collectivité - qu'il s'agit d'ouvrir l'espace, à tout prix.
La guerre n'est évidemment pas la meilleure solution: somme toute, la collectivité y laissera, plus que des plumes, une bonne partie de son avenir. On préfère donc les grandes manifestations, durant lesquelles on peut avoir l'impression, entre les blocs de béton plus ou moins resserrés autour de nous, de jouir d'une certaine liberté tout comme le sexe nous donne l'impression de jouir librement (comme nos voisins sans doute) entre quatre murs. La coupe du monde de foot. La Coupe Stanley. Le Superbowl. Et, bien sûr, les élections. Nous savons que les politiciens promettent et ne pourront pas tenir. Nous savons que, quel que soit le prochain président ou la prochaine présidente de la France, ni elle ni il ne pourront faire des miracles. Mais nous savons que, le temps d'une campagne, le temps d'une lune de miel politique, nous aurons l'impression d'un nouvel horizon, d'une autre chaîne de montagnes au long de la route, qui cacherait peut-être enfin, qui sait? l'Eldorado. Le grand soir. Il faut maintenir ces horizons dans les démocraties, qui se veulent de plus en plus rationnelles et organisées: elles sont le seul moyen d'éviter les guerres et les révoltes, dans lesquelles se réfugie inévitablement le désir de se sentir libre, de se sentir vivre sans contrainte qui nous est de plus en plus refusé autrement.
À la question: pourquoi certains votent-ils Le Pen? La réponse est sans doute, possiblement: parce qu'il y a des racistes en France, parce que les anciens pieds-noirs votent volontiers Le Pen, parce que les lassés de l'Europe - qui apparaît, à tort, comme une masse incontrôlable de régles et de contraintes additionnelles - veulent voter contre l'Europe; mais, surtout, parce que l'allure de baroudeur que s'est donné Le Pen, venu, en plus, de la Bretagne, espace de marins et de grands vents, laisse croire que Le Pen, lui, ne se sent prisonnier d'aucune contrainte, et que c'est avant tout un homme libre.
Étrangement, on peut appliquer la même notion à François Bayrou, qui est un peu en France dans la situation de Mario Dumont au Québec: un politicien de droite, mais qui incarne les valeurs fondamentales de l'"Homme Libre", celui qui échappe aux systèmes, aux clans, aux partis - et qui sera donc le président, ou le chef de l'opposition, porteur de cette valeur impossible à dominer, irrépressible et fondamentale qu'est pour nous la liberté - celle que connaissaient nos ancêtres, alors qu'ils allaient de village lacustre en village lacustre, de maisons troglodytes en maisons troglodytes, affirmant cette liberté fondamentale par un nomadisme qui contrastait avec les routines sédentaires qui absorbaient de plus en plus les communautés fixes naissant de par le monde. Nous ne pouvons réduire cette liberté à la liberté sexuelle ou à des valeurs de nomadisme vacancier. Il nous faut autre chose. De grandes manifestations. De grands projets. L'illusion de la liberté. Des Colisées de liberté. Des méga-concerts de rock, comme nous en connaissons depuis vingt ans. Des rassemblements politiques.
Sarko l'a bien compris, lui qui pourtant organise tout si méticuleusement, y compris sa vie sentimentale, en dépensant 8 millions d'euros pour se faire sacrer par l'UMP dans le plus pur style des campagnes électorales américaines. Ce n'est pas Bokassa ou Kim-Jong-Il, mais on est sur la voie: la liberté, c'est de s'égosiller pour célébrer un candidat qui affirme sa "liberté" de parole pendant que ses amis capitalistes affirment, eux, sans hésiter, leur liberté de faire le maximum de profits à tout prix. D'ailleurs, au rythme ou ses nègres écrivent, les oeuvres de Sarko rejoindront bientôt dans l'histoire littéraire les oeuvres complètes de Kim-Il-Sung en trois volumes reliés. On n'atteint pas tout à fait le cynisme des Kennedy, qui, ayant fait récrire les textes médiocres de JFK, s'étaient même débrouillés pour faire avoir le prix Pulitzer à leur vedette!
Voilà le hic: célébrer la liberté, sans s'enfermer dans une mise en machine de cette mise en liberté, qui n'est de toutes façons jamais que conditionnelle.
Voilà le dilemme de la candidate socialiste: incarner la liberté, incarner des valeurs de désir et d'espoir, tout en s'appuyant cependant sur un parti qui, sans avoir jamais cédé aux sirènes contraignantes du marxisme, continue de croire que l'État est le grand ami des individus, et le grand défenseur des libertés. La quadrature du cercle. La vraie liberté n'est pas en politique, ni dans la fonction publique. Elle est dans le sentiment d'être dans une société ou je ne serai pas jusqu'à la mort prisonnier du même rôle, des mêmes structures, de la même routine. Dans laquelle je serai autre chose qu'un robot amélioré promis à la casse à la cinquantaine et promis à la maison de retraite, càd le tunnel vers la mort, passé mon temps. De Ségolène Royal, on attend non qu'elle incarne cet espace de liberté - elle n'est pas Jeanne d'Arc - mais qu'elle veille à le préserver, dans notre intérêt à tous et à toutes. Il serait plus facile de mentir en étant de droite ou du centre. Notre liberté, cependant, c'est aussi de ne pas faire le jeu des grandes sociétés qui rêvent de contrôler un peu plus, de jour en jour, nos sociétés, sous tous les prétextes possibles. C'est de voter en pensant, comme on le pensait avec l'élection miraculeuse de François Mitterand, qu'un nouveau jour était possible. Le penser, c'est déjà beaucoup. Donnons-nous cette option...
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