Toute ma sensibilité me porte vers une certaine forme de conscience sociale qui, depuis plus d'un siècle, est généralement associée à "la gauche", autant en France qu'au Canada. Ce n'est pas simplement question de "redistribuer la richesse collective" - ce qui est trop souvent l'occasion de freiner l'initiative des petits entrepreneurs potentiels pour favoriser une "classe" vivant plus ou moins aux crochets de l'état, un état qui bien entendu compte en retour sur le vote de ladite "classe". Dans un certain sens, l'idée de valoriser en France l'initiative privée, de ne pas étrangler les petites entreprises par des camisoles de force législatives et des charges réduisant au minimum leurs possibilités de réinvestissement dans l'entreprise, me semble tout à fait acceptable. Il s'agit d'une idée "de droite", apparemment. Pour moi, il s'agit surtout d'une idée toute naturelle: pour avoir de la richesse collective à répartir équitablement, il faut que tous et toutes contribuent à produire ladite richesse. Dans une certaine mesure, le modèle nord-américain, en particulier le capitalisme tempéré qu'est le système canadien, m'apparaît plus efficace comme producteur de richesses que le "modèle français", qui peine à s'extirper de débats propres au 19è plus qu'au 20è et encore moins qu'au 21è siècle. En même temps, cependant, j'ai honte de voir tel soi-disant "grand patron" se faire des millions par la spéculation boursière en frôlant le délit d'initié, des patrons d'agro-alimentaire se faire des millions en salaire annuel pendant que leur multinationale licencie à tour de bras, des banquiers plus ou moins douteux se faire du fric en masse par des tripatouillages de toute sorte. Devant ces cas-là, ma conscience sociale reprend le dessus, et je considère que le meilleur candidat, ou la meilleure candidate, à l'élection présidentielle française qui me passionne même si je ne réside pas en France toute l'année - mais cela même me donne une autre vision des choses, celle du "Français de l'étranger", tempéré dans mon cas de Canadien voire de Suisse - est un candidat ou une candidate de gauche, mais sensibilisé aux réalités de l'économie planétaire que nous vivons inévitablement, et que nous devons apprivoiser.
Penser que l'on peut fermer des frontières, soyons francs, c'est une connerie. Autant on a pu trouver la performance de Marine Le Pen hier soir à la télévision française (que je reçois ici sur RFO) efficace par moments - même trop répétitive, elle semblait à peu près la seule à avoir les pieds sur terre et autre chose qu'une langue de bois à tourner sept fois dans sa poche avant de parler - autant l'idée que les pays vont s'enfermer dans leurs petites tours d'ivoire ne tient pas la route. Le développement énergétique du Canada actuel nécessite des investissements mondiaux, tout comme il se justifie par des besoins mondiaux, et tout comme les défis qu'il pose à l'environnement peuvent offrir des solutions à d'autres problèmes environnementaux partout dans le monde.
Environnement, éducation, intégration sociale: les thèmes, et les histoires individuelles, qu'on nous a présentés hier soir étaient passionnants. Les ressortissants et ressortissantes de la "société civile" - enseignants, chefs d'entreprise, responsables d'associations, directeur de collège, etc... - avaient les pieds sur terre, savaient ce qu'ils faisaient, savaient ou ils voulaient aller, et attendaient des réponses de leurs interlocuteurs politiques.
J'ai tenu deux heures avant de m'effondrer pour cause d'ennui. Poncifs éculés, langue de bois, réponses identiques quelle que soit la question, tentative de la droite centriste de nous persuader qu'elle n'est ni à droite ni à gauche, de la gauche qu'elle est seule à porter l'indignation devant les scandales de la société...On a eu droit à tout, sauf à quelque chose qui stimule, nous fasse penser que l'un ou l'autre des partis en présence a quoi que ce soit de neuf à offrir, pas tant dans les propositions (il n'y en avait évidemment pas, surtout qu'on n'avait droit ici qu'à des seconds violons) que dans la vision. Vision? Les participants la réclamaient. Elle n'était sans doute pas du côté du discours politique.
Alors? On reste sur sa faim. Sarko? Sa vision, comme on sait, est avant tout de suggérer de voter pour lui parce que c'est sa vision. La sienne. À lui. Si on vote pour lui on l'a. Cela me fait penser à la paléontologue dans un sketch de Monty Python qui a une théorie sur les dinosaures: un dinosaure, c'est un bout, une bosse, puis un autre bout. C'est sa théorie. La sienne. Alors, si on veut quelqu'un qui a une vision, sa vision, il faudrait voter Sarko. Même si la droite n'a rien à nous offrir que de donner carte blanche à la grande industrie pour sortir les pays occidentaux du marasme. Est-ce qu'on croit vraiment qu'une personne va changer quoi que ce soit aux mouvements planétaires?
Alors? Bayrou? Bayrou, qui n'a pas une feuille de route plus convaincante que les autres, est un homme sympathique, avec un parti-peau-de-chagrin, et une vision de droite chrétienne dont il prétend obstinément qu'il n'est pas à droite mais "au centre", et malheureusement il n'y a pratiquement personne là...que lui. Veut-on un nouveau Giscard (dit d'Estaing, c'est mieux pour se présenter au prince Charles), charmant, non dépourvu d'idées, mais totalement déconnecté et de la politique et de la société?
Alors? Éliminons Le Pen, créateur d'une étrange dynastie fascisante qui compte aujourd'hui sur la gentillesse qu'éveille en nous les personnes âgées et les belles blondes pour oublier que la dynastie n'a aucun programme de gouvernement, aucune crédibilité, et un passé un peu trop xénophobe pour que cela ne resurgisse pas à tout instant. L'état désespéré de la France? La faute aux immigrés...On a malheureusement déjà entendu cela, et les résultats ne sont pas de ceux qu'on veut voir resurgir...
Alors? Reste Ségo. Je dirais bien: petite Ségo, parce qu'elle n'a pas la voix de tribun de Jaurès, parce qu'elle n'a pas la confiance de Strauss-Kahn en économie et finances, parce qu'elle n'a pas le charisme de Léon Blum ou de François Mitterand (oublions Fabius, qui est une sorte de Sarko de gauche ayant mal joué ses cartes). La petite Ségo est une femme qui sait ce qu'elle veut, sans doute, mais en même temps, son idée de faire parler, de provoquer le maximum d'échanges et de discussions, qu'on critique volontiers en disant qu'elle n'as "pas de programme", est une alternative rafraîchissante et positive pour dire clairement que le besoin de la France au 21è siècle, comme le besoin de beaucoup d'autres pays, est avant tout le besoin d'idées neuves, de visions novatrices, et de nouvelles manières d'exprimer ces visions et ces idées. Jusqu'ici, elle est la seule à offrir autre chose que : "votez pour moi, je suis beau, et tout ira bien après".
Dommage qu'hier soir, le camp ségolèniste n'ait eu à nous offrir que Julien Dray. Coupant la parole, jouant à l'omniscient, mettant les pieds dans le plat pour nous expliquer qu'il ne les y avait pas mis, il aurait suffi à faire voter n'importe qui pour n'importe quoi d'autre.
Ségolène, si tu veux être élue, veille à écouter autant que dire, et à ne pas laisser tes aides, tes conseillers, tes collègues ès politique, dire des choses qu'on a déjà entendues. Outre le fait d'être femme, c'est la nouveauté de ton approche qui nous intéresse. Les autres, on les a déjà entendus.
Dans le discours d'hier soir, on avait l'impression que les visions, elles étaient dans la société, pas chez les politiciens et politiciennes. C'est inquiétant. Si, arrivant de Mars et devant, parmi les participants, dire (en faisant abstraction des candidats et candidates déclarés) qui avait le plus la stature d'un présidentiable, j'aurais voté des deux bras pour le directeur de collège à Montpellier qui réalise, lui, sur le terrain, la France - et l'Europe, et le monde - de demain.
Politiques, faites votre examen de conscience!
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