Mon père, Gabriel Paratte, a passé les deux dernières années de sa vie entre une chambre d'hôpital et un grand salon dans un appartement ou il vivait seul, et qu'il avait organisé comme une sorte de poste de commande dans un bateau, avec classeurs, téléphones, annuaires de toutes sortes. Il n'avait plus à se déplacer beaucoup, sinon entre la cuisine (ou il est finalement mort le 1er avril 2006 au matin), le salon, et la chambre à coucher. Il était sans doute de plus en plus débordé par la difficulté d'organiser, de trier, de classer, de répondre au courrier, et d'essayer de mettre au point ce qu'il faudrait qu'on organise après sa mort - il me le rappelait sans cesse, et c'est sans doute pour cela qu'il nous a finalement laissé, avec quarante ans d'archives, de dossiers, de tapis, de meubles, de souvenirs, de livres, de documents de toutes sortes, la situation pas nécessairement la pire, mais certainement la plus chaotique possible, d'autant plus chaotique qu'elle impliquait de tout organiser entre trois pays, dont deux (la Suisse et la France) sont encore séparés par une frontière (ah! l'Europe! quelle merveilleux développement quand on doit comparer à ce qu'on doit affronter quand on affronte une frontière...), et le troisième, le Canada, des deux premiers par un océan.
Mon père n'aimait pas particulièrement Brigitte Bardot, mais d'une certaine manière il me semble percevoir chez lui la même résignation dans des dernières années que le sentiment perceptible plus comme révolte que comme résignation chez la perpétuellement ex-"sex kitten" du cinéma français (elle n'était d'ailleurs pas, à cet égard, la première: connaissez-vous Simone Simon, qui avait elle aussi un nom et un prénom avec la même lettre?): résignation, ou révolte verbale, contre cet emprisonnement progressif qui est celui de l'individu dans la plupart de nos sociétés. L'appartement dans lequel vivait mon père, à Bâle, était devenu pour moi alors que j'y vivais l'incarnation la plus évidente de cet emprisonnement doré sans doute, mais non moins prison. Des clés pour tout ouvrir. Faire le moins de bruit possible en prenant l'ascenseur. Ne pas descendre porter les poubelles torse nu. Se heurter pour aller aux poubelles, à la cave, ou au garage, à des portes en béton calibrées pour une attaque nucléaire. Ne jamais concevoir que cet appartement pourrait vous appartenir: la Suisse est une sorte de dessin de petits carrés d'habitation dont chaque nouvelle construction renforce encore l'emprise des propriétaires, sociétés anonymes, banques, sociétés d'assurance, qui avalent et rejettent les individus (comme ils le firent avec mon père) à la façon d'un Moloch, anonyme mais prenant de jour en jour, d'année en année, de plus en plus de puissance. Bâle, ville puissante et riche par ses compagnies pharmaceutiques, ses banques, ses compagnies d'assurance, sa banque des réglements internationaux, et nombre d'autres gnomes qui nous sont inconnus mais non moins actifs, est si organisée qu'on la traverse maintenant par un tunnel souterrain qui n'a pas simplement pour but de passer sous le Rhin, mais littéralement de contourner en sous-sol le manque d'espace en sol. Je me voyais, dans le relativement luxueux - et horriblement coûteux - appartement du 30, Sankt Alban Anlage, en train de m'assécher comme une plante entre des dalles de marbre et de béton. Pour le Bâlois, la liberté, c'est l'idée d'aller dans le Jura tout proche faire du cheval...
L'Amérique du Nord, et l'Acadie en particulier, m'apparaissaient en proportion comme un espace de liberté. Certes, les Canadiens sont eux aussi victimes de certaines réalités - un système fiscal féodal, tentaculaire, qui s'est inscrit comme obsession dans la conscience nationale; une force policière fédérale débile, paranoïaque, dont nous ne devrions jamais oublier qu'elle a commencé comme force militaire pour massacrer les métis de Louis Riel -, mais, dans l'ensemble, je peux aller dans l'espace, dans la nature, dans le paysage, dans les divertissements cosmopolites, chercher une certaine liberté, une façon d'échapper au monde des petites boîtes, fussent-elles des boîtes à musique minutieusement programmées par les programmeurs d'Omega, maintenant capables de déterminer au millième de seconde près les vainqueurs des compétitions sportives majeures.
L'argument de Brigitte Bardot, c'est que nous n'avons plus d'espace de liberté. Or, curieusement, on pourrait dire que c'est dans des aventures extrêmes, dans l'adrénaline des grands jours, que nous trouvons cette liberté. Stendhal se rappelant ses guerres napoléoniennes. Hitler promettant à ses soldats, ses SS surtout, des espaces de liberté à l'est, une fois l'est colonisé et débarassé de sa "vermine" (l'horreur de la chose ne doit jamais faire oublier qu'aux yeux de certains le pire totalitarisme passait aussi pour la plus totale libération de contraintes sociales honnies). On n'a jamais déclenché de guerres au bon moment, ou parce qu'un peuple pauvre voulait affronter un ennemi menaçant: les guerres sont irrationnelles, et se déclenchent lorsque l'espace de liberté est devenu si restreint - dans l'esprit d'une collectivité - qu'il s'agit d'ouvrir l'espace, à tout prix.
La guerre n'est évidemment pas la meilleure solution: somme toute, la collectivité y laissera, plus que des plumes, une bonne partie de son avenir. On préfère donc les grandes manifestations, durant lesquelles on peut avoir l'impression, entre les blocs de béton plus ou moins resserrés autour de nous, de jouir d'une certaine liberté tout comme le sexe nous donne l'impression de jouir librement (comme nos voisins sans doute) entre quatre murs. La coupe du monde de foot. La Coupe Stanley. Le Superbowl. Et, bien sûr, les élections. Nous savons que les politiciens promettent et ne pourront pas tenir. Nous savons que, quel que soit le prochain président ou la prochaine présidente de la France, ni elle ni il ne pourront faire des miracles. Mais nous savons que, le temps d'une campagne, le temps d'une lune de miel politique, nous aurons l'impression d'un nouvel horizon, d'une autre chaîne de montagnes au long de la route, qui cacherait peut-être enfin, qui sait? l'Eldorado. Le grand soir. Il faut maintenir ces horizons dans les démocraties, qui se veulent de plus en plus rationnelles et organisées: elles sont le seul moyen d'éviter les guerres et les révoltes, dans lesquelles se réfugie inévitablement le désir de se sentir libre, de se sentir vivre sans contrainte qui nous est de plus en plus refusé autrement.
À la question: pourquoi certains votent-ils Le Pen? La réponse est sans doute, possiblement: parce qu'il y a des racistes en France, parce que les anciens pieds-noirs votent volontiers Le Pen, parce que les lassés de l'Europe - qui apparaît, à tort, comme une masse incontrôlable de régles et de contraintes additionnelles - veulent voter contre l'Europe; mais, surtout, parce que l'allure de baroudeur que s'est donné Le Pen, venu, en plus, de la Bretagne, espace de marins et de grands vents, laisse croire que Le Pen, lui, ne se sent prisonnier d'aucune contrainte, et que c'est avant tout un homme libre.
Étrangement, on peut appliquer la même notion à François Bayrou, qui est un peu en France dans la situation de Mario Dumont au Québec: un politicien de droite, mais qui incarne les valeurs fondamentales de l'"Homme Libre", celui qui échappe aux systèmes, aux clans, aux partis - et qui sera donc le président, ou le chef de l'opposition, porteur de cette valeur impossible à dominer, irrépressible et fondamentale qu'est pour nous la liberté - celle que connaissaient nos ancêtres, alors qu'ils allaient de village lacustre en village lacustre, de maisons troglodytes en maisons troglodytes, affirmant cette liberté fondamentale par un nomadisme qui contrastait avec les routines sédentaires qui absorbaient de plus en plus les communautés fixes naissant de par le monde. Nous ne pouvons réduire cette liberté à la liberté sexuelle ou à des valeurs de nomadisme vacancier. Il nous faut autre chose. De grandes manifestations. De grands projets. L'illusion de la liberté. Des Colisées de liberté. Des méga-concerts de rock, comme nous en connaissons depuis vingt ans. Des rassemblements politiques.
Sarko l'a bien compris, lui qui pourtant organise tout si méticuleusement, y compris sa vie sentimentale, en dépensant 8 millions d'euros pour se faire sacrer par l'UMP dans le plus pur style des campagnes électorales américaines. Ce n'est pas Bokassa ou Kim-Jong-Il, mais on est sur la voie: la liberté, c'est de s'égosiller pour célébrer un candidat qui affirme sa "liberté" de parole pendant que ses amis capitalistes affirment, eux, sans hésiter, leur liberté de faire le maximum de profits à tout prix. D'ailleurs, au rythme ou ses nègres écrivent, les oeuvres de Sarko rejoindront bientôt dans l'histoire littéraire les oeuvres complètes de Kim-Il-Sung en trois volumes reliés. On n'atteint pas tout à fait le cynisme des Kennedy, qui, ayant fait récrire les textes médiocres de JFK, s'étaient même débrouillés pour faire avoir le prix Pulitzer à leur vedette!
Voilà le hic: célébrer la liberté, sans s'enfermer dans une mise en machine de cette mise en liberté, qui n'est de toutes façons jamais que conditionnelle.
Voilà le dilemme de la candidate socialiste: incarner la liberté, incarner des valeurs de désir et d'espoir, tout en s'appuyant cependant sur un parti qui, sans avoir jamais cédé aux sirènes contraignantes du marxisme, continue de croire que l'État est le grand ami des individus, et le grand défenseur des libertés. La quadrature du cercle. La vraie liberté n'est pas en politique, ni dans la fonction publique. Elle est dans le sentiment d'être dans une société ou je ne serai pas jusqu'à la mort prisonnier du même rôle, des mêmes structures, de la même routine. Dans laquelle je serai autre chose qu'un robot amélioré promis à la casse à la cinquantaine et promis à la maison de retraite, càd le tunnel vers la mort, passé mon temps. De Ségolène Royal, on attend non qu'elle incarne cet espace de liberté - elle n'est pas Jeanne d'Arc - mais qu'elle veille à le préserver, dans notre intérêt à tous et à toutes. Il serait plus facile de mentir en étant de droite ou du centre. Notre liberté, cependant, c'est aussi de ne pas faire le jeu des grandes sociétés qui rêvent de contrôler un peu plus, de jour en jour, nos sociétés, sous tous les prétextes possibles. C'est de voter en pensant, comme on le pensait avec l'élection miraculeuse de François Mitterand, qu'un nouveau jour était possible. Le penser, c'est déjà beaucoup. Donnons-nous cette option...